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La formation des jeunes passée au microscope

La formation des jeunes passée au microscope -

Beaucoup d’observateurs s’accordent pour dire que le prochain grand pas en avant qu’effectuera la MLS passe par la formation des jeunes. Il n’est peut-être pas aussi loin qu’on le pense. Depuis le 25 août dernier, de nouveaux visages gravitent autour des clubs de Dallas, New York et Philadelphie. Ils travaillent pour Double Pass, une société belge spécialisée dans les labels de qualité de clubs de soccer, notamment en matière de formation des jeunes. Au cours des mois à venir, ils procéderont à un audit détaillé des 20 clubs de MLS mais également de 46 clubs d’USSDA.


Les premières touches remontent à 2013. Les responsables de Double Pass ont rendu visite à la MLS et à quelques clubs. Les contacts se sont ensuite multipliés, notamment lors d’un congrès sur les centres de formation à Philadelphie et de visites en Belgique d’émissaires américains. Rapidement, la volonté de travailler ensemble s’est concrétisée. « Ils ont vu que dans notre portefeuille, nous avions des championnats comme l’Allemagne ou l’Angleterre, mais aussi que nous étions capables d’aider à produire des talents dans un petit pays comme la Belgique, explique Hugo Schoukens, directeur général et fondateur de Double Pass. J’ai l’impression que ce que nous faisons en Allemagne sert de modèle aux gens avec qui nous avons travaillé aux États-Unis. Nous avons commencé notre collaboration avec la Bundesliga en 2006, nous avons supporté leur vision des jeunes dans les clubs et celle du chemin à suivre pour aller en équipe nationale. Après environ dix ans, on voit les fruits de ce travail ensemble, notamment un titre de champion du monde en 2014. »


Ce n’est pas tout. En Allemagne, la méthode a tellement convaincu qu’elle sert à établir des labels de qualité pour les clubs. C’est en fonction d’eux que sont redistribués une partie des revenus de la Ligue des champions, mais aussi établies les catégories de club qui déterminent le montant des indemnités de formation. Autrement dit, un club qui obtient trois étoiles recevra plus d’argent qu’un club qui n’en a pas du tout. Demander un audit à une société extérieure est une chose, se baser sur ses résultats quand il est question de gros sous en est une autre : c’est une vraie marque de confiance de la part de toutes les parties concernées. Pour la petite histoire, Double Pass travaille également avec des clubs amateurs. Deux associations provinciales au Canada sont d’ailleurs intéressées par ses services.


Si le contrat a été signé avec la Fédération américaine, les trois clubs canadiens de MLS sont entièrement partie prenante du projet, et auront droit au même traitement que les autres. « Et puis, pendant que l’on préparait le projet, j’ai constaté une bonne collaboration entre la Fédération et la MLS, ajoute Schoukens, qui ne doute pas du potentiel dans notre coin du monde. Nous essayons de convaincre les fédérations avec qui nous travaillons d’installer un système structuré de formation des jeunes. Il est très important d’avoir une vision en la  matière et d’y mettre les moyens nécessaires. Dès lors, il y a de grandes chances de réussir. Surtout quand on voit tout le potentiel qu’il y a aux États-Unis ! Il y a beaucoup de talent, il s’agit de le structurer à tous les niveaux. »


Cette observation des clubs de MLS a également quelques particularités. À commencer par une des demandes spécifiques de la ligue. « Elle nous a demandé d’aussi effectuer l’évaluation et l’analyse de l’équipe première des clubs. Sur le plan sportif, nous allons l’évaluer de la même manière que nous évaluons le centre de formation. Pour comparer, en Allemagne, nous travaillons sur le centre de formation, et nous jugeons la connexion qu’il y a entre lui et l’équipe première. Là, en plus, nous devrons évaluer l’aspect sportif de l’équipe première. On nous a également demandé d’évaluer toutes les équipes nationales depuis les -16 ans. »


Pas question cependant pour les émissaires européens d’arriver en terrain conquis. Il est important pour eux de connaître les spécificités locales. « Nous avons notre modèle, mais la première chose que nous faisons avant d’aller dans des clubs, c’est travailler pendant trois mois avec des experts locaux pour rendre notre modèle pertinent et adapté au contexte du pays. Ils nous disent dans quels domaines nous mettons la barre trop haut, ou ce qui ne se fait pas chez eux. On peut dès lors changer de 10 à 20% de notre modèle, afin de l’ajuster, de le rendre pertinent et accepté à 99% par les clubs. C’est ce que nous venons de faire avec, entre autres, Jeff Agoos (vice-président de la MLS en charge des compétitions), Todd Durbin (vice-président exécutif de la MLS), Tony Lepore (directeur du scouting de l’USSDA), Jared Micklos, Ryan Mooney et quelques directeurs de centres de formation de clubs. »


C’est au sein des clubs que l’essentiel du travail sera effectué (nous abordons en détails ici la manière dont les clubs de MLS seront évalués), mais il va sans dire que des points récurrents seront discutés de façon plus globale. « Notre objectif est de donner des conseils en matière de formation aux clubs mais aussi à la Fédération. Nous allons donc faire un rapport global sur base du travail avec les 66 clubs, et allons détecter les points forts et les points à améliorer de l’ensemble. Avec notre expertise, nous avons des points de comparaison, pour optimiser le cheminement du joueur, les compétitions afin, par exemple, que les plus forts jouent contre les plus forts, ou encore la collaboration entre les clubs et les équipes nationales de jeunes. Nous allons donc donner des avis aux clubs mais aussi à la Fédération et à la MLS. »


Parmi les sujets de réflexion déjà été identifiés, ce que Schoukens appelle le cheminement du joueur : « Les clubs n’ont pas forcément de jeunes de 8 à 12 ans. Où sont-ils ? Il s’agit de l’âge d’or pour apprendre à jouer. Il est fondamental de démarrer dans un environnement professionnel dès 8 ou 9 ans, car c’est un âge où on peut apprendre beaucoup. On dit qu’il faut 10 000 heures de travail pour arriver à un niveau proche de l’excellence. Ensuite, il est évident qu’il faut une équipe par âge à partir de 12 ans, plutôt que des catégories qui vont par tranche de deux ans. »


Cela entraînera évidemment une réflexion sur les distances sur un territoire aussi vaste, à bien équilibrer avec le niveau des matches. « Les distances constituent un désavantage. Mais un joueur se développe surtout grâce à la qualité des matches, puis à leur analyse et aux entraînements qui en découlent. On n’apprend rien en gagnant 6-0. Trop souvent, et cela vaut partout même dans des pays moins grands, il n’y a pas assez de matches avec une résistance de l’adversaire. »


Le cheminement du joueur aux États-Unis est aussi souvent particulier dans la mesure où, après quelques années dans un même club, les joueurs le quittent pour aller étudier ailleurs, et jouent alors au soccer à l’université. « On ne peut pas perdre les joueurs aux âges les plus importants pour former un professionnel, soit entre 18 et 22 ans. Je suppose que ce ne sera plus le cas en MLS, mais il y a aussi les autres clubs, en USSDA, appelés development academies. Il est important de s’entraîner suffisamment, d’être actif toute la saison et surtout de se retrouver dans la vision et dans le style de jeu d’un club. C’est un sujet de réflexion important et un point à améliorer car cela crée un trou dans la formation de joueurs professionnels. »


Dès lors, les clubs d’USSDA seront inévitablement interrogés sur leur but ultime. « Ces clubs répondent à des critères de qualité. Cependant, ils n’ont pas d’équipes pour ceux qui ont plus de 18 ans. La motivation des joueurs n’y est pas de devenir professionnels mais d’obtenir une bourse d’études pour l’université grâce au soccer. »


Sujet de réflexion connu de ceux qui sont familiers avec le soccer aux États-Unis et au Canada, son coût pour les meilleurs joueurs. « Les frais d’inscription font que ceux qui ne savent pas payer ne peuvent pas jouer. Mais il y a peut-être plus de talent chez certains joueurs qui ont moins de moyens. Il faut réfléchir à cela, car dans le futur, pour découvrir des talents, il faut trouver comment offrir une formation professionnelle à tous. Je suis familier avec des sommes de 280 à 450 dollars par saison, mais aux États-Unis, j’ai entendu des chiffres allant de 1200 à près de 6000 dollars ! »


Autre point déjà remarqué par Schoukens et son équipe : les infrastructures, et notamment celles qui contribuent à l’esprit de club. « Les vestiaires, les cantines créent une ambiance que je ne vois pas aux États-Unis, et qui est importante pour créer un esprit soccer. Cela fait partie de l’entourage de l’équipe, des lieux où les joueurs et les parents se retrouvent pour boire un verre, discuter et passer du temps après un entraînement ou après un match. Dans beaucoup de clubs d’USSDA, nous avons vu les joueurs arriver directement au terrain avec leur sac, sans passer par le vestiaire, qui est l’endroit où l’entraîneur parle en toute confiance avec ses joueurs. C’est davantage développé dans les clubs de MLS, mais on va certainement se demander si dans les clubs d’USSDA, les infrastructures offrent un environnement adapté au développement du joueur. »


Le fait que Double Pass ait déjà longuement discuté des réalités locales avec les émissaires de la Fédération et de la MLS devrait faciliter les discussions sur ces sujets parfois épineux. La confiance entre les deux parties également. « Ils nous ont dit : “On vous veut comme partenaires, afin de nous donner des conseils en matière de formation, tant aux clubs qu'à la Fédération” Leur intention n’est pas de nous donner des ordres », explique Schoukens.


Jusqu’à la mi-novembre, les premiers audits seront effectués dans 12 clubs de MLS et 8 d’USSDA. Les rapports seront faits en décembre. En janvier, les clubs les recevront et en discuteront avec leurs auteurs. Ensuite, de nouvelles séances d’observations détaillées seront lancées au printemps. Une fois que cet ambitieux processus sera mené à terme et que les recommandations seront appliquées, il y aura des arguments de poids pour convaincre les jeunes talentueux de peaufiner leur formation ici et de résister aux sirènes de l'Europe.